LES PORTRAITS - LE PERSONNEL
Le vestiaire est aveugle. Son corps est magnifique et grotesque dans cette petite grotte aux manteaux. Celle qui agaçait tout le monde se réfugiait dans ce giron, tout embaumé des essences chics des étoles et des gants, des pelisses et des fourrures, qu’on ne venait jamais plus récupérer. J’espérais après un journal oublié dans une poche, un roman à l’eau de rose dans un manchon… Tu agaces tout le monde au Sérail avec cette histoire de livre. Elle ne comprenais pas pourquoi on ne lui donnait pas un travail, comme à n’importe qui d’autre au Sérail. Personne n’est n’importe qui au Serail. Mais tout le monde y parle en proverbe, en rébus, en énigme.  Je ne comprends pas pourquoi je devrais choisir. Votre travail ici, vous l'avez choisi ? Derrière ses yeux vides, elle pouvait avoir des soupirs de patience : L’emploi tu peux le choisir, mais le travail, c’est lui qui te choisit… Vous avez choisi d'être Vestiaire ? Oui. Mais ce n’est pas votre travail, donc. Non. Quel est votre travail ? Je suis la lectrice du Serail. L'étonnement le dispute au rire… Mais il n’y a pas de livre au Serail, pas même… en braille. Le Vestiaire a petit rire très espiègle, un étrange éternuement dans ce corps plantureux. Je ne lis pas les lettres, je lis l’odeur et le poids.
L’odeur et le poids sont bien suffisant pour savoir : toi, par exemple, tu es Celle-qui-cherche. “ La chercheuse ”, oui, on m’appelle comme ça ici, depuis mon arrivée ici… Non, — sa voix pouvait être si tranchante, elle faisait peur comme une lame dans ces mains sans regard — Celle-qui-cherche, c’est ainsi qu’on te nomme ici, ou la Nouvelle Venue, mais ça ne durera pas toujours. Ce que tu fais n’a pas d’utilité ici. Tu veux trouver un livre, le livre, mais Celle-qui-cherche n’est pas Celle-qui-trouve. Voilà ce que me dis ton odeur. Mais ton poids — tes voiles te pèsent —, trop lourd pour une seule, raconte une histoire sans maxime : dans une nuit semblable à la mienne, il y a d’abord deux enfants, mais voilà qu’une seule vient, qui est à la fois la première et la dernière. Celle-qui-trouve est manquante, manquante sans remède. Elle n’avait pas ta force et son voyage a été court. Ton travail n’est pas de trouver à sa place… Avec ses mots, elle semble m’avoir abandonnée. Ses mains baguées fouillent les penderies. Elle en sort une fine écharpe de soie mauve qu’elle passe à mon cou : Tu es née pendue, n’est-ce pas ? Ta dette est payée.

LES PORTRAITS - LES CLIENTS

Mais on raconte aussi qu’un orfèvre d’Anvers , profondément bouleversé par sa nuit au Sérail et l’initiation particulière qui la suit immanquablement, s’était démené comme un beau diable afin de pouvoir y revenir. Selim Bassa était alors encore aisément corruptible par le beau et le mystérieux. Les cadeaux se multiplièrent et une audience fut accordée à l’orfèvre. Il obtint une nouvelle invitation au titre de Mécène, qui fut renouvelée plusieurs fois en l’espace de trois années. Tout le monde le connaissait ici, mais il savait faire montre d’une candeur extrême envers les nouveaux invités. Leur expérience de la nuit au Sérail le captivait, le renvoyant dans les cordes de la sienne, toujours déjà revécue. Mais Selim Bassa est constant dans l’inconstance : craignant que la trop grande familiarité du Belge avec le lieu ne corrompe les soirées et n’inquiète le personnel, il suspendit du jour au lendemain ce privilège. On dit que l'orfèvre, après avoir ragé et supplié, se remet au travail et invite Selim à lui rendre visite dans sa maison d’Anvers par le biais d’un billet d’une ligne : un miroir sans tain est un mur de sable. Le Salon sans Tain surgit de ces retrouvailles. Pour marque de sa gratitude immense, l’orfèvre offre au Pacha une bonbonnière aux Iris Mauves, issue de sa collaboration avec la Cristallerie Saint Lambert. 

LES PORTRAITS - LE PERSONNEL
Le Cliquetis est en possession de toutes les clefs du Sérail. Il importe que leur entrechoquement soit audible et cristallin — l’idée de prison n’a pas besoin de démonstration, elle flotte comme l’encens lourd dès que la porte d’entrée se referme sur les invités. Le Cliquetis arpente tranquillement le Sérail, disponible pour quiconque l’appelle d’un geste discret, pressant l’index contre le pouce dans un quart de tour délicat — comme on ferait d’une clef minuscule dans une fine serrure d’argent —. À la ceinture du Cliquetis pendent cependant quelques clefs monstres qu’il faut tourner à deux mains dans les grosses serrures rouillées des portes basses, mais celles-là même rendent un son clair quand le balancement de sa marche égale les envoie contre leurs petites consœurs. Dans les rares instants d’immobilité du Cliquetis, les sens aiguisés par la nuit du Sérail s’hérissent comme des chevaux cabrés de la délectation insupportable de ces tintements incessants et l’on croit voir un tunnel vertigineux dans la succession des anneaux des clés, qui s’engouffre par les caves avant de courir sous la ville, offrant geôles et retraites sûres, au besoin. C’est une illusion. Le tunnel existe. Selim seul en a la clé.

LES PORTRAITS - LES VACILLANTES
Voilà trois semaines, une chercheuse inscrite depuis plusieurs mois à la Bibliothèque Nationale de Belgrade sous le nom de Zefka Janacek, a brusquement quitté les lieux en fin d’après midi, en laissant derrière elle ses notes et une partie de ses effets personnels. Elle n’est pas réapparue depuis et n’a pas cherché en rentrer en possession de ses documents. Ceux-ci auraient été mis de côté pendant un an et un jour, comme le veut l’usage, mais sitôt après son départ, deux carnets manuscrits de plus de cent pages chacun, contenant une somme d’extrapolations sur le mythe antique d’Amour et Psyché ont été retrouvés dans un rayonnage voisin. fiche d’inscription du Docteur Janaceck mentionnant précisément ce thème de recherche, le lien s’est fait rapidement avec la femme partie précipitamment, corroboré encore par le détail de ses notes abandonnées. Il s’est avéré depuis qu’elle avait fait usage d’un faux nom dans le formulaire de la Bibliothèque et l’hôtel indiqué comme lieu de séjour n’existe pas à Belgrade (…) Nous publions ici quelques extraits de ses carnets, en espérant que quelqu’un se fera connaître pour nous aider à résoudre ce mystère littéraire*. 

 

Journal des poètes / Printemps dans les Balkans 1932

 

 *Quatre légendes nous rapportent l’histoire d’Amour et Psyché :
Selon la première, Amour ayant contrevenu au désir de sa mère de punir Psyché pour sa beauté, l’a épousé dans le plus grand secret. Secret pour Psyché également qui ne le rencontre que la nuit, dans l’obscurité de leur chambre. Une nuit, profitant du sommeil de son mari, elle allume une lampe à huile pour faire la lumière sur ce mystérieux époux. Elle découvre, en lieu et place du monstre qu’elle supposait, l’Amour. Une goutte d’huile brûlante tombe sur la cuisse du dieu et le réveille. Découvert, il s’envole par la fenêtre, abandonnant Psyché pour toujours. 

Selon la deuxième : Psyché n’aurait pu distinguer le visage de l’Amour dans l’obscurité , c’est donc autre chose qui la fascina au point qu’elle s’oubliât et cette goutte d’huile brûlante qui finalement réveilla cet époux divin, et qu’on attribue à la lampe d’or dans sa main, était en réalité une goutte de salive.
Selon la troisième : Ce n’est pas la désobéissance de Psyché qui entraîna le départ définitif d’Amour, mais ce regard d’elle sur lui, regard unique, qu’il laissa sans lendemain, au milieu de sa nuit éclairée.
Selon la quatrième : Pour retrouver son époux perdu, Psyché brode le mythe avecque le conte. Elle  subit avec succès des épreuves de princesse déchue ( trier des graines en une nuit, ramener la toison d’or, remplir aux enfers un coffret d’une goutte de Beauté de Perséphone ), mais tombe in extremis en ouvrant la boîte, dans un sommeil profond.

 

Reste cette boîte ouverte, son vide et les rêves qui traverse le sommeil qu’elle insuffle

LES PORTRAITS - LE PERSONNEL

Tu me demandes de le faire alors je le fais.

Pendant des années, Bassa, j’ai dosé les drogues, mélangé les herbes, préparé les baumes pour que tu puisses danser autour du volcan des fêtes et des rixes, pour que tu apparaisses chaque soir, au Sérail, gracieux sur la corde raide dans l’équilibre mince comme le fil de ta vie. Et chaque matin je te récupérais en lambeaux de chair, en morceaux épars où l’homme les souvenirs et les rêves pêle-mêle pesaient un mort à traîner jusqu’à ta chambre, in extremis.

— Comme elle les fait rêver dur, ta chambre, ô mon Pacha Selim ! Le moelleux carnivore, l’obscurité cuivrée, les vieux ors immémoriaux, les sueurs raffinées et les essences brutes, les cuirs de tous les animaux, les bois précieux inextinguibles… — Personne ne sait encore. Que toi et moi. Le coffre d’apothicaire, les cornues, les réchauds… Ce laboratoire de ta survie et le tapis presque transparent où tu trouves parfois une poignée de sommeil. Tu murmurais : aide-moi à tenir jusqu’au soir, à revenir, donne-moi un coma d’où me réveiller, recouds, cautérise, ouvre, pique, fais ce que dois.

Tu me demandais de le faire alors je le faisais.

Les cent remèdes sur toi je les ai essayés et améliorés. La magie des ressources nous l’avons usée jusqu’à la trame pour que nuit après nuit renaisse le splendide Selim , Selim l’Ardent, dans son habit de feu.

L’immense chagrin de ton amour, tu n’as eu de cesse d’aller le réouvrir, sur des vedettes américaines, des escorts de haut vol aggravé, des fleurs exotiques et vénéneuses entrevues par la fenêtre rapide des voyages. Et toujours, tu me demandais de le faire alors je le faisais, j’ai suturé, de l’inlassable aiguille brûlante à points comptés. Mais ta peau, ta peau magnifique s’affinant , même mes plus subtils raccommodages finissait par la déchirer.

Il y a un mois, tu as dit que le temps était venu de ne plus souffrir pour ne plus réparer. Souffrir une fois pour toutes. Je te sèvre. Je te donne à mordre dans les racines de gingembre les plus dures, je me couche de tout mon poids sur toi quand ton corps se convulse. J’enferme tes cris et tes sanglots dans des flacons de verre. J’ai mis de la cire dans mes oreilles, pour ne pas t’entendre me supplier, pour ne pas que tu aies honte un jour de m’avoir suppliée. Ton âge rattrape ton visage, ton corps se replie sur le manque. Quarante jours et quarante nuits, je te sèvre, mon Pacha Sélim. Parce que tu me l’as demandé, souviens-toi, alors je le fais.

LES PORTRAITS - LES RESSEMBLANCES

Par la vitre d’un train qui quittait Liège pour l’Est, Osmin avait aperçu le visage buriné et brillant d’une vieille femme sèche autant que Selim Bassa. Un éclair avait traversé son cœur : il l’avait manquée, il aurait dû la rapporter au Sérail. Il se rendit d’un pas lourd à la Cristallerie Saint Lambert, pour la commande annuelle de verres à briser. Tout y était sens dessus dessous : l’Arénophile venait de quitter la place. Osmin n’avait jamais entendu le mot, et le français du Nord est le point faible de son glossaire des sabirs. Mais le mot tournait dans toutes les conversations à voix basses et les ordres criés : une agitation de coup d’état. L’Arénophile . Il le tournait dans sa bouche comme un caillou, pour ne pas l’oublier, pour m’en demander plus tard la signification avec des airs mystérieux, qui disaient tout à la fois son désir de servir le Maître et sa peur de se montrer devant lui ignorant. Il n’entendit pas le Mécène s’approcher de lui, et manqua de le frapper quand il poser sa main raffinée sur son bras. L'orfèvre, lui trouvant l’air chose, l’emporta jusqu’à sa luxueuse demeure d’Anvers pour la nuit. Osmin refusa de dormir dans l’aile des invités, mais il accepta de s’allonger dans l'atelier, situé dans les dépendances, se maudissant cent fois de s’être laissé dérouter. La vision de la vieille femme étincelante l’avait si fort troublé, qu’il n’avait plus su dire non. Les esquisses des prochaines créations de l’orfèvre qui l’environnaient — femme-chauve souris, buste ornée de serpents maléfique, fleurs vénéneuses… — frappèrent si puissamment son esprit qu’il passa une nuit affreuse et dès son retour au Sérail, il prévint le Pacha contre l’orfèvre et les visions monstrueuses auxquelles il donnait corps : il l’adjura de fermer le Salon sans Tain. Tu me parles de chauve-souris et de combat de cygnes et de serpents… depuis quand t’inquiètes-tu des ivresses de nos hôtes… Quelle est la colère, Osmin, que tu ne dis pas ? Osmin plonge profondément dans sa barbe : J’ai vu votre mère, Selim Bassa, à la gare de Liège, dans un train en partance pour l’Est. J’ai honte, Bassa, de n’avoir pas su la conduire jusqu’à vous. Rire formidable de Selim : d’où vient que tu penses que j’ai une mère ? ...Nous sommes tous nés d’une femme… Ne t’afflige pas, idiot : ma mère n’avait pas attendu ma disgrâce pour s’en aller dormir sous les oliviers. Pour de bon ? Mais oui, pour de bon ! Crois-tu que je plaisante avec la tombe de ma mère ? Non, Bassa, non, mais la ressemblance… peut-être… 

LES PORTRAITS - LE PERSONNEL

On se souvient ici que quelques années après l’exécution du Tsar Nikolaï II, une caisse de verres à Bourgogne avait monnayé un droit d’oubli pour une des anciennes filles de cuisine des Romanov, incapable de choisir entre le rouge et le blanc, réfugiée au Sérail. Inutile de la chercher dans les vieux visages du personnel : elle est peut-être repartie, une fois son âme repoussée, vers une guérilla sans trêve, exécutant les basses besognes de l’une ou l’autre des parties, ou d’une troisième encore, critique autant vis à vis des Blancs  que des Rouges depuis la lecture du Testament du Petit Père des peuples. Elle est peut-être encore ici, en charge de la brillance de l’argenterie, de l’aiguisement des couteaux… Il ne serait pas alors impossible de le savoir, mais ce serait criminel d’en parler : le droit d’oubli est un des piliers du Sérail. Osmin en est un autre, qui fut diligenté après enquête vers la Cristallerie Saint Lambert de Liège, pour acquérir le plus possible des marchandises initialement destinées au Palais Alexandre et à la noblesse russe.

LES PORTRAITS - LE PERSONNEL

Quand la grande conteuse rousse dit l’histoire de l’Homme dont la tête a la forme d’une orange, Osmin l’écoute, toute affaire cessante. Parfois, elle prend tout un jour pour la dire. Elle ne raconte jamais comment l’homme dont la tête a la forme d’une orange était, avant. Mais elle sais décrire en détail les demeures du premier vœux et la vie de ses enfants. Les détails qu’elle donne sur le thé donne chaud à la bouche. Elle chante aussi des poèmes sur l’or. Sa voix gomme les années qui séparent Osmin du jour de sa rencontre avec cet homme laissé pour mort dans une maison au bord du désert. C’est à nouveau le moment où il dégage son visage du pan de tapis qui le cache. Les traits en sont si troublés par les contusions et la tuméfaction qu’un instant il croit… qu’ils sont restés collés sur le velours. Il avait scruté cette tête sans âge au souffle pénible jusqu’à ce que l’homme ait vaguement repris conscience. Il n’y avait plus rien sous ce masque. Il n’y avait pas de passé à découvrir, pas de présent.  Le geôlier soulève la couverture pour n’y trouver qu’un traversin imitant la forme du corps du prisonnier.  Mais quelque chose viendrait, avec le temps,  un homme viendrait.

Parfois Osmin réclame l’histoire à la grande conteuse rousse. La plupart du temps elle refuse,  tant elle en redoute la fatigue. Mais d’autre fois, elle vient lui dire à l’oreille, jusqu’à ce qu’il trouve le sommeil et toujours, dans ces cas-là, la joueuse de Ney l’accompagne d’un lourd souffle sans note.

LES PORTRAITS - LE PERSONNEL

À travers le linge fin et trempé de sueur, à travers la peau boursouflée des cicatrices, dans les chairs profondes, un trait fulgurant de douleur, fin comme un cheveu d’enfant. Le corps, ne bougera pas. C’est le 7ème jour du sevrage. Les monstres sont derrière lui, avec la violence du cauchemar, ni tout à fait la même, ni tout à fait… Il gémit, au supplice. De l’autre côté du mur, le front d’Osmin frissonne…Ni tout à fait un autre, le cauchemar redit dans toutes ses langues les coups et la honte. Mais l’agacement pernicieux de cette piqûre dans son dos distrait obstinément Selim du souvenir. Étendu, les bras en croix, sur le tapis , comme un bois flotté au milieu d’une rivière de chaux… un mot de lui et Osmin cassera le mur qui les sépare, au lieu de prendre la porte, tant il se languit d’un ordre de son Maître. Selim essaie de retourner en rêve à la maison sans porte ni fenêtre pour fuir cette lancette insistante dans son dos qui toujours le ramène au 7ème jour du sevrage. Il ne peut pas se cambrer. Son corps l’ignore. Il ne parle qu’à ce fil d’or qui l’aiguillonne, le brûle, l’éclaire. Un fil d’or indiscipliné. Un échappé de la broderie délicate qui raccommode ce tapis, usé jusqu’à la corde, où Selim ne dort pas, où il se noie dans son noir jusqu’à la chute qui est pour lui le seul sommeil. Un fil d’or rebique et cherche à travers lui son passage vers le ciel. Il fait beau soudain dans la nuit. La Brodeuse, Osmin l’avait ramenée du Marché des Vacillantes. Avec ses deux phalanges de métal, on la croyait joueuse de qanun. La Soigneuse au premier coup d’oeil a reconnue une femme de l’art du kintsugi, Celle-qui-sait-joindre-avec-de-l’or. Chaque jour depuis, elle brode la lune et le C du Sérail sur le tapis de Selim. Cicatrices magnifiques, gloire des toujours-vivants. Les fils sont ses fils, tous, y compris le franc-tireur qui blesse Selim en cet instant…

LES PORTRAITS - LES VACILLANTES
Une grande conteuse rousse et muette. Une joueuse de ney, dont la colonne vertébrale se terminait par un arbre. Sa cousine, qui par son apparence passait pour un homme dans la force de l’âge.

Voilà ce que le marchand d’esclaves avait en réserve pour Osmin, cette fois-là. En vérité, rien de cela, de celles-là ne l’intéressait, mais Selim, lui, serait étrangement content. Le marchand ne connaissait pas Selim, mais il le devinait à force, derrière la large carrure de son commissionnaire, comme un commissaire priseur en vient à la longue à identifier la personne invisible qui, à l’autre bout de la ligne, donne ses ordres par téléphone à l’acheteur assis dans la Salle des Ventes.

Le Maître sera content. C’était la formule rituelle qui concluait chacune de leurs transactions. Trois fois par an, Osmin faisait le grand voyage, qui ramenait plus loin dans le temps que dans l’espace, jusqu’au Marché des Vacillantes. Son intuition avait été intoxiquée par sa jalousie, de sorte qu’il s’en remettait entièrement aux conseils du marchand, se bornant à lui préciser lesquel.les des esclaves acheté.e.s précédemment avaient donné satisfaction. Le marchand lui prêtait en imagination un sérail immense, spéculant sur la régularité des visites et des achats d’Osmin. Le marchand s’imaginait qu’Osmin parcourait le monde à la recherche de raretés avant de revenir à son échoppe, trois fois l’an. Il ignorait que le Marché des Vacillantes était le seul qu’Osmin visitait.

Il était heureux de se débarrasser de la joueuse de ney. Elle ne lui inspirait aucune confiance et pourtant il avait incapable de lui confisquer sa flûte, quelque redoutable qu’elle lui sembla. Il négocia âprement sa cousine, la femme à la barbe rétractable comme des griffes de chat. Il était fasciné par son pouvoir érotique, au point qu’il n’avait pas remarqué qu’elle était à tu et à toi avec tous les dieux et déesses existants encore, avec qui elle débattait en murmurant jusque tard dans la nuit. Sans qu’il put dire pourquoi, il vendit la conteuse à regret. Mais une conteuse muette était un meuble inutile, seule sa rousseur lui conférait un peu de valeur.

Osmin paya, comme à l’ordinaire, moitié en or, moitié en secrets.

Selim finissait toujours par affranchir les esclaves qu’il lui rapportait. Certain.e.s refusaient cependant de quitter le Sérail, prenant pour de la gratitude ce qui n’était le plus souvent que du désarroi, de la couardise, de la paresse et parfois, de l’affection, ou plus rarement, la curiosité.

Au contact de Selim, il s’avéra que l’arbre qui prolongeait la colonne vertébrale de la joueuse de ney, était en fait astucieusement planté dans un tout petit sac de terre qu’elle gardait bien serré dans son dos. D’où venait cette terre, comment un arbre si puissant pouvait-il y pousser et son bois servait-il à faire les flûtes ? Voilà trois questions qui restent sans réponse. Ce qui est certain, c’est que les conversations divines de sa cousine barbue étaient en fait des palabres où le son de la flûte et l’ombre de l’arbre jouaient un rôle essentiel.

Pour la conteuse, elle parlait en fait le double langage des signes et du cygne et savait en conséquence chanter toutes les ultimes histoires des êtres humains qui avaient traversé sa route. Par élégance, plus que par superstition, elle tenait à les garder secrètes jusqu’à ce que celui ou celle dont émanait ce chant du cygne ait disparu de son horizon. De bonne foi, cependant, elle ignorait quel serait celui de Selim Bassa. Purement et simplement.

LES PORTRAITS - LES RESSEMBLANCES

Un jour dans une rue de Londres, une femme voit arriver, marchant sur le même trottoir qu’elle, un homme dont la tête a la forme d’une orange. Elle n’en croit pas ses yeux et plus l’homme se rapproche, plus sa curiosité  s’accroît. Ses lèvres brûlent de la question comment, d’où vient et pourquoi. Elle ose à peine le regarder mais ses yeux ne quittent pas le visage incongru, la peau jaune tirant sur le rouge, épaisse, rugueuse et lisse, vérolée et brillante. Quand il parvient à sa hauteur, l’homme, dont la tête a la forme d’une orange, l’arrête et lui prenant le bras : Allez-y ! Pardon, monsieur ? s’écrie la femme éberluée. Allez-y : vous me dévisagez depuis que j’ai tourné l’angle de la rue. Moi non pas du tout enfin si je suis désolée mais… Mais ? C’est que votre tête à la forme… d’une orange. Vous voudriez savoir comment, d’où vient, pourquoi ? Non, dit elle, la femme anglaise, très anglaise. Bon, dit l’homme dont la tête a la forme d’une orange, sur le point de s’en aller. Et puis si ! Si, dit la femme anglaise, très anglaise, je voudrais le savoir. Pourquoi ne pas simplement me le demander ? Oui, c’est vrai, vous avez raison. Alors demandez-le moi. Je vous le demande. Que me demandez-vous ? Eh bien… Je vous demande, enfin je me demande  comment, d’où vient, pourquoi votre tête a-t-elle cette forme ? Quelle forme ? La forme… d’une orange . Vous aimeriez le savoir ? J’en meurs d’envie. Suivez-moi, alors. Nous prendrons une tasse de thé et je vous raconterai mon histoire. 
La femme hésite à peine, mais tout ce qui ne concerne pas cet homme et surtout sa tête en forme d’orange l’indiffère soudain, avec douceur, comme on pense à des lanternes célestes dans la nuit océanienne. À son bras, elle marche dans les rues de Londres. Les passants les regardent à la dérobée. L’homme est majestueux avec sa tête en forme d’orange. Bien qu’ils n’échangent aucune parole, elle sent confusément une profonde connexion entre eux. Ensemble, ils entrent dans une petite maison de thé qu’elle n’avait jamais remarquée dans un quartier qu’elle croyait connaître. 
Elle se sent très gaie, elle pense : il m’arrive quelque chose. L’homme l’entraîne dans le fond de la petite boutique. Là, l’obscurité est très douce : des bougies sont allumées, une lumière très chaude souligne les ors des tapis et les objets de cuivres qui s’entassent sur les étagères. Vous voulez toujours savoir comment, d’où vient et pourquoi ma tête à la forme d’une orange ? Dans cette lumière la ressemblance avec le fruit est plus frappante encore. L’homme a ôté son chapeau. Sa tête flamboie. On leur sert du thé à la bergamote. Voilà ce qui s’est passé. Un jour, j’étais jeune et sans le sous à cette époque, j’avais traîné mes guêtres jusqu’à une plage et j’errais sans trop savoir quelle direction prendre. Je suis tombé, par distraction, par fatigue et ma tête a cogné un objet creux avec un bruit creux, dans le sable. C’était une petite lampe … Comme celle d’Aladdin ? Oui tout à fait comme celle d’Aladdin. Vous la connaissez ? Tout le monde la connait. Oui… peut-être, mais moi, je la tenais entre mes mains. J’ai frotté le métal et un génie est sorti de la lampe. Un très grand génie pour une si petite lampe. Il était très soulagé de pouvoir s’étirer : il souffrait d’une crampe dans l’orteil droit depuis plus de 70 ans. En remerciement, il m’a octroyé trois vœux. J’ai d’abord pensé à les garder par devers-moi, au cas où… mais j’ai vite compris que mon existence tournerait alors au calvaire, que tout serait pesé à l’aune des possibilités infinies et mesurées de ces trois vœux… 
Les yeux de l’homme se perdent dans le vague. La londonienne, avide, lui demande : Qu’avez-vous fait ? J’ai demandé la richesse. Et que s’est il passé ? Rien. Mais dans ma poche, il y avait une clé qui ouvrait les portes d’une demeure magnifique partout où je souhaitais me rendre. Dans ma poche il y avait de l’or. Dans n’importe laquelle des poches de n’importe lequel de mes vêtements, il y a de l’or. Et l’homme, dont la tête a la forme d’une orange, pose sur la table une poignée de petites pièces brillantes. Quelqu’un vient marier le thé. La femme avidement demande : Et ensuite ? J’ai demandé l’amour. Oh ! Pourquoi pas ? Je me suis réveillé dans l’une de mes maisons, près de moi dormait encore une femme à la très belle chevelure rousse. Sur la table de nuit, une photo de nos enfants. J’avais cinquante ans tout à coup. J’étais très heureux…
La femme anglaise boit son thé doucement. Ses yeux sont embués des vapeurs de la bergamote. L’homme dont la tête a la forme d’une orange se tient coi. Pendant un long moment, ils restent ainsi sans rien dire. Et le troisième voeux ? demande-t-elle finalement, avec précaution. Eh bien, j’ai demandé à ce que ma tête ait la forme d’une orange. 

© Jean Boghossian