LES OBJETS - L'OR
Il est fréquent pour écrire un roman de s’inspirer de personnes de son entourage, quitte à les additionner, à les amputer,  à les greffer l’une sur l’autre, dans des chirurgies infamantes dont il faut à tout prix garder le secret — au point que cette romancière anglaise, si fine psychologue, interdise à son mari la lecture de ses ouvrages, sans prescription dans le temps. Elle sait qu’il lui serait insupportable de l’entendre nommer les morcellements auxquels elle s’est livrée pour arriver à sa fin… au moins autant qu’à lui de reconnaître dans le meilleur pâté de Paris l’oreille de leur fils ou le petit doigt de sa mère —. Il n’y a pas de livre au Sérail. Selim n’écrit pas de roman. Selim n’écrit rien. Sa main se tient loin du papier, comme d’une flamme. C’est tout le Sérail qui s’inspire de ses rêves — de ce que le Sérail sait des rêves de Selim Bassa, alors que les nuits ne lui laissent, jamais aucune trace au réveil, les habiles cogneuses — pour devenir. C’est le Sérail qui l’atomise afin de devenir.

Selim est le livre qui nous tient ensemble.

Il n’y a pas de livre au Sérail. À part, à part celui du Gardien du Chiffre.  Il ne raconte pas d’histoire, ce livre-là…   L’or seul est au coffre, le livre est sur le bureau, ouvert à la page d’aujourd’hui.

LES OBJETS - LE TAPIS
Le tapis est blanc, blanc sale d’usure qui de ville en ville, saison après saison, délimite le long carré imprenable du rêve d’une porte phosphorescente dans la nuit du théâtre vers la cave sans fond, grotte et grenier par occasion,  élimé à la corde c’est à peine s’il se souvient qu’il était teint autrefois, seul et unique en son genre, rouge à force de bains dans les teintureries phéniciennes de Tyr, orné d’une symétrie inexacte, bien qu’à peine décelable à l’oeil occidental, de motifs sang de bœuf et si fabuleusement soyeux aux pieds fraîchement lavés et parfumés après des journées de sable, qu’il a fait croire mieux qu’une promesse au paradis des guerriers et des pèlerins… Comment une telle merveille a-t-elle échoué dans la caverne ouverte à tous vents et soleils d’une petite maison en destruction au milieu de nulle part — impossible de dire si elle avait été achevée un jour, ou interrompue dans sa construction par une foudre, une faillite, un deuil… Le morceau de toit restant faisant de l’ombre dans l’unique pièce au sol de terre. Il y avait des inscriptions sur les murs : des malédictions à n’en plus finir, des injures, des traces d’excréments d’insectes, d’animaux et d’êtres humains pêle-mêle — , c’est ce que nous ne raconterons pas déjà, mais c’est là qu’au travers du toit crevé, le temps a fait son office, décolorant les hauts rouges, attaquant les soies comme la vermine, les cheveux des tout petits enfants pâles, bavant les motifs jusqu’à ce que leur carte soit indéchiffrable, forme d’œuvre au noir inévitable dans le retour à l’état d’innocence, et bientôt suivie par l’œuvre au rouge du sang d’un homme, — presqu’un fantôme — là-dedans enroulé comme un quartier de viande par ses tortionnaires — les 40 voleurs ? —  qui, se vidant de sa substance raviva les couleurs défuntes quelques instant, quelques heures,  imbibant chaque fibre du tapis desséchées et avides, et qui l’auraient bu jusqu’à la dernière goutte si un voyageur sonné de  soleil et d’alcool ne s’était avisé de s'abandonner  à une sieste sur l’étrange traversin de l'abri sordide et, une fois reposé et dégrisé, d’extraire  de cette gangue vorace le long corps acéré d’un frère humain — le premier qu’il eut jamais reconnu —, de lui sauver la vie en l’emportant vers la ville enveloppé dans le tapis,  lavé au sable et à la cendre, en route vers sa lumière, par ce traitement abrasif et salvateur qui lui avait perdre — comme au crâne des hommes parfois — quantité de poils pour rencontrer une deuxième douceur…

LES OBJETS - L'OR
Dans la conception de L’Enlèvement au Sérail, l’esthétique “ papillote orientale ” était d’emblée bannie. Les petits brillants au ventre nu des femmes, les coussins dorées, les voilages légers ne nous faisaient même pas sourire. De tout le souk traditionnel nous n’avons gardé que la Lune — qui est à tout le monde — et les pantalons amples et confortables pour profiter des assises basses. Le farsi s’est substitué au turc d’opérette, Omar Khayyam est venu boire du vin imaginaire avec le Pierrot lunaire et son frère de la face cachée. Or — qui est le plus bel outil de coordination du français, qui roule sur la langue comme l’alcool en bouche — , l’or n’a cessé d’irriguer ma pensée depuis et les écrits hors-sérail se noient dans cette suavité infinie. À la réflexion, c’est l’effet d’une incubation lente: Salammbô de Flaubert et l’Or de Cendrars, m’avaient très tôt inoculé cette fièvre qui fabuleusement enrichit.

 

Journal de mise en scène ( extrait )

LES OBJETS - LA MOSAÏQUE  
Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

Journal de mise en scène ( extrait )

LES OBJETS - LES ÉTOFFES
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible.

Journal de mise en scène ( extrait )

LES OBJETS - LES ÉTOFFES
Une baigneuse : pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définition d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras Raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité.
La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparré de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : “ Sorcier, je te rends le mal .” — (Octave Mirbeau, Rabalan,)

Journal de mise en scène ( extrait )

LES OJETS - LES CARTES
De courtes nouvelles. Des nouvelles données depuis un bout de ce monde à ce petit peuple éparpillé depuis la fermeture. Deux lignes. Deux pages. Trois cycles : avant, pendant, après. Parfois les textes sont ramassés ensemble pour un lectorat nécessiteux. Rarement. À quoi bon ? Chaque cycle toujours en augmentation, jamais achevé, susceptible à chaque coin de rue, à chaque visage vaguement familier, à chaque détournement d’un sens d’être contredit, renouvelé, rendu à son point de départ. Les cartes aussi, peuvent en raconter assez long dans leur hasard sur ce que sont nos amis devenus.

LES OBJETS - LE SABLE
Le flacon est resté et Selim est parti. C’est qu’il pouvait faire autrement, qu’il avait appris à se passer de son contact fabuleux et agaçant … Combien de grain faut-il pour faire le sable ? L’Épice prétend que si Selim est si sec c’est qu’il saupoudre de sable sa nourriture, comme Mithridate, de poison. C’est faux bien sûr, mais où cette rumeur a-t-elle pris corps, pris son corps émacié, pris son corps pour n’en faire qu’une bouchée ?