LES LIEUX PERDUS
Sortir du Serail aux petites heures, juste après que les invités ont réussi à réveiller leur chauffeur — belles dames  aux défenses illusoires et jolis messieurs pleins de l’assurances des possédants, toutes et tous ramenés à  la portion congrue  de leur corps, cette masure héritée, dont on ne sait que faire dans un empire de résidences secondaires somptueuses —. À la maison, commande la voix grelottante de froid, qui sort de ces êtres sonnés comme des cloches battues pour la première fois. Prendre comme eux la porte basse, jamais une autre, jamais celle de l’entrée par où l’on reviendra un jour, si dieu le veut. Arpenter les rues à la recherche de l’automobile dont Selim a donné les clés volées le soir même dans la poche  du manteau resté au vestiaire. Rouler en voiture de luxe dans Vienne, vers l’Est, comme si on conduirait un camion, une bétaillère. Passer une frontière. Abandonner l’auto quand le réservoir est vide. Marcher alors jusqu’au premier oiseau venu. De là, décider. Décider tout le temps la route à suivre jusqu’au Marché des Vacillantes. Espérer que l’oiseau sera le corbeau, ou le chien de la fois précédente, même déguisé, même méconnaissable, c’est toujours le même chien, le même corbeau qui connait le chemin mieux que moi, qui ne sait pas ma droite de ma gauche, mais peut de mes deux mains étrangler un homme. Essayer de se souvenir des cartes, des figures, de qui il faut ramener pour que le Maître soit content, même si jamais il n’a manifesté d’irritation ni de déception devant mes trouvailles. Accepter quand les chaussures sont trouées qu’on s’est perdu. Attendre le sifflement d’un train qui rappelle les sifflets des caravaniers. Voyager comme un gueux alors qu’on a connu un départ princier. Guetter les rêves que donnent la fièvre. Les laisser ricocher sur les flaques de conversations  étendues ça et là. Franchir toutes les portes magistrales qui s’offrent à la vue — le marbre est une pierre puissante —. Attendre là, dans l’embrasure que le marchand apparaisse : Le Maître sera content.

LES LIEUX
L’oeil d’un hublot sur la porte des Toilettes Messieurs, placé légèrement trop haut pour que quiconque puisse subrepticement voir au travers, ne laisse pas d’intriguer. Seul un géant — Osmin, donc — pourrait jeter un regard au passage. Un curieux se contentera d’entrer. Une curieuse peut toujours tenter un saut — sa chute immédiatement amortie par les épais tapis —, elle n’aura qu’entr’aperçu les cheveux décollés et les yeux ronds d’étonnement de son propre visage en plein exercice : la porte des Toilettes Messieurs donne sur un bref couloir coudé, orné d’un somptueux miroir aux bisotages raffinées, qui offrent aux messieurs la chance de vérifier leur mise avant de quitter les lieux. On raconte que pour l’oeil exercé, les biseaux laissent voir par reflet les visages éblouis des messieurs au-dessus des pissotières de mosaïques céladon : sous le jet d’urine, fugaces, apparaissent des silhouettes d’une beauté extrêmement stimulante. À l’heure de la fermeture, quand il fait les comptes des litres de breuvages fort coûteux consommés pendant la nuit, le Gardien du Chiffre se félicite de cet heureux stratagème. Le Pacha Selim également : la diversion du hublot, des miroirs, du couloir coudé et des curiosa fugitives garde bien le secret des Toilettes Dames.

LES LIEUX PERDUS
 

Un temple. Il barre la route. Il détache le ciel de la terre. Une inscription sibylline à son fronton bleu. Une écriture, pas de sens. Douze jambes de bétons gris cassées en angle droit sitôt qu’elles touchent le sol. Ici tout est Sphynge. Il faut en passer par les oracles de verres et d’acier qui guettent à chaque entrée. Alentours, sacrifices fumants de bêtes à cornes vers les dieux antiques, à nouveaux puissants, invocation du Hasard par la méthode des dés, des runes, des osselets, des équilibres à cloche-pied entre le ciel et la terre tracés à la craie sur le sol noir… et les marchands du Temple, saignant les pèlerins d’autres fumettes, de feu, d’eau… 

Excusez-moi : on ne nous attend pas ? Où ça ? Mais là… où nous allons. Là où vous m’emmenez… ?

Sortir de la voiture sans prendre la peine de fermer la porte. La laisser là. Partir seul. Retourner vers l’Est. Admettre qu’elle ne vient pas du Marché des Vacillantes, que la route en est perdue. M’asseoir au bord du fleuve. Attendre un signe… 

Si, bien sûr, là-bas tout le monde nous attend. Ne devrions-nous pas éviter les postes frontières principaux  dans ce cas ?  Pour quoi faire ? … mais pour aller plus vite, sur la route entre Русе et Bucarest, une guérite en carton conçue pour se transformer en berceau flottant en cas de crue du Danube fait office de poste frontière : ça irait tout seul par là, plus vite, puisque nous sommes attendus.…Justement, on nous attend, l’urgence est là, l’urgence d’être attendus, pas celle d’arriver. 

Son lourd regard n’a pas quitté un instant le panneau bleu qui chapeaute la frontière. Il murmure : On voit un temple. Je fais répéter. On voit un temple… Après trois heures d’attentes  dans une fixité de cire, on voit un temple. Il ânonne :  Γνωρίστε τον εαυτό σας και θα γνωρίσετε το σύμπαν και τους θεούς … Vous ne lisez pas le cyrillique ? Ce n'est pas écrit en grec, c'est  écrit en cyrillique. C'est autre chose que ce que vous dites en grec qui est écrit en cyrillique. La traduction est autrement plus banale, vous savez ? Il renifle : La banalité est le meilleur déguisement de ce qui nous échappe. Je peux traduire pour vous… Si vous le souhaitez… Une fois que vous aurez dit à haute voix ce qui est écrit vous croirez que tout est dit. Mais vous parlez parce que vous êtes nerveuse. Et vous vous taisez parce que vous êtes nerveux… Soupir inquiétant :  il voudrait qu’on se comprenne sans mot dire… On ne part pas comme ça. Il faut le temps. Le temps qu’il faut pour venir d’où et aller vers. On ne peut pas tout faire en même temps. Nous avons quitté Belgrade mais elle est toujours accrochée dans notre dos. Ici on bascule vers le vers. De l’Orient vers l’Occident. 

Un bouquet de houx vert. Les mots apparaissent sous son front baissé, en lettres d’aube. Le vieux poème du paternel retour. Y pensait-il le poète en son pèlerinage à la bascule entre où et vers ? Elle dit : un bouquet de houx vert.

Faire demi-tour n’aurait aucun sens. Fastidieuse manoeuvre en cinquante mouvements, plaintes et consternations des baigneuses au soleil et mobilisation poussive de la Police des Frontières toujours davantage intéressée à ceux qui ne veut plus passer qu’à ceux qui , constants dans leur désir patientent depuis déjà quatre heures, deux jours, trois nuits…

Dans les trains vide de l’envers du décor balkanique, la vie aussi s’épaissit. Elle s’y laisse voir à l’oeil nu, pourtant les bulgares sont unanimes dans la détestation du transport ferroviaire. Si vous dites que vous êtes venu par ce moyen, vous êtes à peine croyable. Une chimère. Un ami consentant à m’accompagner à la gare de Pyce, sa ville natale au beau milieu de l’hiver était resté ébahi de la voir encore là. Comme s’il allait de soit qu’on l’avait ôté de la ville, comme une gare jouet, toute monumentale qu’elle fut, et qu’un coup de gomme sur la carte avait suffit à faire disparaître les voies ferrées. Il m’avait suivie, émerveillé  comme au Train Fantôme et à l’invitation de s’assoir à mes côtés dans le compartiment désert en attendant le moment du départ, un effroi l'a saisi à l’idée quelle train pourrait partir en avance, sans prévenir et l’emporter vers d’insoupçonnables contrées ( ô diamant brut de la pure logique : les voies ferrées disparu, les destinations deviennent fabuleuses )… L’incrédulité des autochtones parachevait ma métamorphose en personnage de roman, en chimère, en illusion. Je traversais plus que les Balkans, le temps morne, blanc, immobile, qui est la marque de l’Est, pris dans ses heures de trains perdues dans des trajets si long qu’il est impossible de savoir où l’on en est, impossible même de vouloir le savoir, traversées où tout s’est — enfin — absenté, jusqu’au contrôleur, jusqu’aux passagers… quant au conducteur, la machine s’en passe, il ne s’est pas réveillé, il est mort… L’éternité s’invite dans ces heures suspendues. Quelle impression étrange d’en partager ici la solitude ! Elles nous seront rendues à notre heure dernière. Comme les affaires personnelles dans un casier aux bains Kiràly, ajoute-t-il à voix basse. Quelle gare avez-vous dit ? Toutes les gares des Balkans. Non, celle du Train Fantôme, celle de votre ami. La gare de Pyce. À la frontière roumaine, au bord du Danube.  Vous voulez dire la gare de Rusçuk ! Rusçuk c'est le nom Turc, on ne peut pas dire Rusçuk à un bulgare. Vous êtes nerveuse : si on ne peut plus rigoler un peu entre apatrides… 

Les longs serpents tressaillent : plusieurs poids-lourds mastodontes ont passé. La voiture volée avance de quelques mètres : peut-être formons-nous la caravane qu’un Prince d’Orient envoie vers son frère de lait ? Les frontières se passent. Le temple s'efface dans le rétroviseur.

LES LIEUX CACHÉS
La 7ème salle, où les invités du soir n’accèdent qu’après 2 ou 3h du matin, se distingue par sa lumière abyssale et bleutée, tamisée à l’excès. Un vaste aquarium de la taille d’une piscine enchâssé contre un mur de miroir en est la source. La sciences des drogues consommées à leur insu depuis le début de la soirée et la nage des poissons phosphorescents y parachèvent l’émerveillement des invités.

Moyennant une somme non-communiquée, il est possible de revenir passer une soirée au Sérail, de l’autre côté du miroir. Les habitués ayant payé le prix — en or ou en bijoux, exclusivement — peuvent à loisir observer les invités novices se faire détrousser comme au coin d’un bois au moment où ils touchent à l’extase et ce spectacle de la vanité déchue des grands de ce monde, provoque immanquablement une sensation cuisante et délectable — comme d’une très lointaine fessée publique à un âge d’innocence — . Bénéfice moins considérable cependant que le doute incurable de se savoir sûrement observés dans leur crédulité par d’autres, mieux initiés encore.

© Jean Boghossian

LES LIEUX

Au confort du Salon sans Tain, quelques rares élus peuvent préférer l’inconfort d’un couloir sordide, où pour une somme extravagante cette fois-ci, on a l’occasion unique de mettre son œil au trou de la serrure de la chambre de Selim Bassa. De luxuriants iris mauves peints sur un vase d’une hauteur d’homme, occupent mieux qu’un paravent la presque entièreté du premier plan. Derrière, au loin, certains diront qu’ils ont vu une ombre, et le reflet d’un oeil de tigre. D’autres raconteront toute sorte d’histoires. Tous mentent. Le personnel rit sous cape , qui sait bien que Selim Bassa dort le plus souvent à l’air libre du toit du Sérail.

LES LIEUX PERDUS
C’est une scène ancienne. Dans la bouche d’Osmin, la langue est un boeuf couché contre les dents d’or. Un petit français bavard qui avait brièvement tenu le poste de Cigarier au Sérail avait cette expression : Devant Selim, je mets un bœuf sur ma langue. Même ceux qui ne pouvaient s’empêcher de jacasser — Pedrillo, par exemple — avaient garde de ne produire que des sons agréables et colorés , comme ceux des grands oiseaux exotiques peints sur les murs du fumoir, mais surtout vides d’information, quand ils se trouvaient en présence du Pacha. Selim ne voulait pas savoir, et c’était toujours mieux qu’il ne sache rien, lui qui en savait déjà si long. Selim ne veut pas savoir que la route vers le Marché des Vacillantes s’est irrémédiablement perdue, ni comment. Mais deux fois l’an il veut, comme le roi Minos, que lui soit apporté le sang neuf que réclament ses murs. Leur lumière se ravive par cette circulation renouvelée. Osmin se tait. Il brûle de dire qu’il s’est encore perdu, que les signes qui balisent la route avaient encore bougé, changé lors de sa dernière sortie. Ses absences sont de plus en plus longues et il n’était pas heureux loin du Sérail. Le labyrinthe était une prison où il n’y avait rien d’autre à craindre que l’impossibilité de s’enfuir, une fois qu’on y était enfermé.

LES LIEUX PERDUS
…Dans le mot Sérail, Selim a caché le Palais royal de Mari. Il n’a pas pu sauver son M de la destruction aveugle, misérable et bête. Mais il est peut-être plus encore en sécurité ainsi : méconnaissable avec sa lettre manquante, dans le grand néon du Sérail Cabaret qui brille sous les étoiles, où le C remplace la lune quand elle se voile. L’enseigne nous rassemble, c’est son rôle. Si nous en sommes éloigné.e.s, c’est la lune qui à son tour remplie le C du cabaret, et nous savons lire les lettres manquantes, dans le ciel autour du croissant pailleté. Bien vite nos paupières se referment sur cette apparition et l’iris les grave de ce Sésame.

 

Selim passe ses nuits sur le toit-terrasse du Sérail. Il y dort à même le sol sur un tapis troué et tâché, élimé à la corde c’est à peine s’il se souvient qu’il était teint autrefois, seul et unique en son genre, rouge à force de bains dans les teintureries phéniciennes de Tyr, orné d’une symétrie inexacte, bien qu’à peine décelable à l’oeil occidental, de motifs sang de bœuf et si fabuleusement soyeux aux pieds fraîchement lavés et parfumés après des journées de sable, qu’il a fait croire mieux qu’une promesse au paradis des guerriers et des pèlerins… Comment une telle merveille a-t-elle échoué dans la caverne ouverte à tous vents et soleils d’une petite maison en destruction au milieu de nulle part — impossible de dire si elle avait été achevée un jour, ou interrompue dans sa construction par une foudre, une faillite, un deuil… Le morceau de toit restant faisant de l’ombre dans l’unique pièce au sol de terre. Il y avait des inscriptions sur les murs : des malédictions à n’en plus finir, des injures, des traces d’excréments d’insectes, d’animaux et d’êtres humains pêle-mêle — , c’est ce que nous ne raconterons pas déjà, mais c’est là qu’au travers du toit crevé, le temps a fait son office, décolorant les hauts rouges, attaquant les soies comme la vermine, les cheveux des tout petits enfants pâles, bavant les motifs jusqu’à ce que leur carte soit indéchiffrable, forme d’œuvre au noir inévitable dans le retour à l’état d’innocence, et bientôt suivie par l’œuvre au rouge du sang d’un homme, — presqu’un fantôme — là-dedans enroulé comme un quartier de viande par ses tortionnaires — les 40 voleurs ? —  qui, se vidant de sa substance raviva les couleurs défuntes quelques instant, quelques heures,  imbibant chaque fibre du tapis desséchées et avides, et qui l’auraient bu jusqu’à la dernière goutte si un voyageur sonné de  soleil et d’alcool ne s’était avisé de s'abandonner  à une sieste sur l’étrange traversin de l'abri sordide et, une fois reposé et dégrisé, d’extraire  de cette gangue vorace le long corps acéré d’un frère humain — le premier qu’il eut jamais reconnu —, de lui sauver la vie en l’emportant vers la ville enveloppé dans le tapis,  lavé au sable et à la cendre, en route vers sa lumière, par ce traitement abrasif et salvateur qui lui avait perdre — comme au crâne des hommes parfois — quantité de poils pour rencontrer une deuxième douceur…

Là Selim dort, s’il dort… son sommeil est un mystère. Les plus anciens ici racontent qu’il l’a perdu comme un trousseau de clefs et qu’il doit depuis le pénétrer par effraction avec l’aide du méchant petit couteau qu’il garde dans sa manche, ou de l’épingle à cheveux d’une femme aimée.

L’hiver, Osmin l’enroule dans une peau d’ours, dont la tête fait chapeau, afin qu’il puisse tenir la nuit sur le toit. Là-haut l’air est glacial, mais Selim suffoque à l’intérieur quand le sommeil s’approche. Un matin, Osmin a dû briser avec un petit marteau la peau d’ours qui avait gelé pour en libérer Selim. On dit qu’il était si brûlant de fièvre que son empreinte était calcinée à l’intérieur de la peau.

Le Palais de Nimrud, Selim n’a pas pu le cacher dans le mot Sérail. Ni dans la lune. La culpabilité le ronge. Le regret rend son breuvage amer. L’impuissance résonne dans ces muscles. C’est pourquoi il fonde un grand espoir sur cette conteuse rousse et muette dont il a entendu parler à plusieurs reprises, la nuit, dans le palais de Mari.

MARI : En Syrie, le plus ancien palais de l’humanité détruit par l’organisation Etat islamique.
Le Monde, 29 mars 2018

 

Le temple Nabû de Nimrud détruit par les extrémistes de l’État islamique. Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco, a confirmé et condamné la destruction du monument lors d’une allocution le 11 juin.
Courrier International, 16 juin 2016

 

LES LIEUX CACHÉS

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le 70ème étage. Osmin est au seuil d ‘un appartement où les meubles flottent dans le vide. Alentours, des nuages agités comme les costumes 3 pièces dans les rues de la City sont tenus à distance respectable par les murs de verre. Osmin n’ose pas entrer, mais Selim le pousse, bien qu’il ne soit pas là. Osmin est certain de tomber mais il reste au même niveau que le canapé, le lit et la table basse. Les nuages gardent leurs distances tandis qu’il s’avance timidement dans la pièce — il a ôté ses chaussures, mais quand ? —. Sous ses pieds, au loin, une immense ville minuscule, un jouet où l’on distingue le parcours des fourmis peintes. Soudain, il a la tentation de se retourner. Il voit Selim qui rit dans la cabine d’ascenseur. Le sol disparait et Osmin tombe en chute libre dans le long tube de verre. Il n’aurait pas dû écouter Selim raconter l’autre côté de l’Océan, depuis il tombe toute les nuits.